Brique dans le ventre, balle dans le pied

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Nous vivons une époque remarquable, à la confluence de différents courants d’injonctions, qui font littéralement se porter nos affects à ébullition. Il y aurait urgence à s’animer, à faire quelque chose, à faire le Bien, à Bien le faire, à le faire faire. Tout le monde en convient. Pourquoi ? Par qui ? Avec quel impact ? Peu importe, ne vous posez pas trop de questions. On vous montre la marche à suivre. Remplissez les formulaires. Obtenez les subventions. Et si avoir une brique dans le ventre, c’était en réalité se tirer une balle dans le pied ? Au travers de cet article, je vous invite à réfléchir à qui ce crime peut bien profiter. Bonne lecture.

Avant que l’industrialisation ne décuple les capacités d’agir de M. et Mme Tout-le-Monde, bâtir relevait d’un investissement considérable et d’un choix posé pour des générations. Dans les campagnes, les familles qui pouvaient se le permettre rémunéraient un maçon pour les y initier, et participaient au chantier de construction de leur maison pour en réduire les coûts. Elles y cohabitaient ensuite, du plus vieil aïeul au dernier né, se les partageant ou s’y succédant à la faveur des héritages ; les adaptant, les divisant ou les étendant minimalement, lorsque leurs besoins ou ceux de leur exploitation éventuelle s’en faisaient sentir.

L’architecture vernaculaire et la variété des typo-morphologies d’habitat qui en découle forment une des principales expressions de ces usages populaires, desquels l’esthétique bourgeoise a toujours cherché à se distinguer. Elle y est parvenue en usant de dispositifs qui rendent l’Architecture (avec un grand A) ostentatoire par essence. On parle alors de « styles » architecturaux. Néoclassique, Art Déco, moderniste, post-moderne ou encore néo-traditionnel ne sont qu’un échantillon des étiquettes-à-légitimer le Bon Goût et le statut d’une classe dominante au détriment de ceux qu’elle domine, et qui doivent les lui envier.

La quête de l’ascension sociale transcende les régimes politiques et les périodes historiques. La nôtre ne déroge pas à ce principe, sinon en ce que la recherche obsessionnelle de l’enrichissement personnel en vient finalement à la caractériser. Cette ambition n’est cependant pas l’apanage de la seule bourgeoisie, mais elle a toujours su en tirer profit. Dès le 19ème siècle, il n’était pas rare que des patrons favorisent les ouvriers désireux de devenir propriétaires des logements qu’ils leur louaient. De cette manière, ces derniers adhéraient tacitement aux fondements d’un mode de production qui, simultanément, les exploitait.

Ce processus de conversion a eu la vie dure : la plupart d’entre nous, descendants de ces paysans déracinés, est aujourd’hui naturalisée « capitalismo-compatible », mais fait toujours partie des Exploités. Quoique petits propriétaires pour certains, nous vouons toujours notre force de travail et nos existences à la valorisation d’un capital détenu par cette classe qui prescrit le Bon Goût qu’il faudrait chercher à imiter. Mais elle en promeut de nos jours tout à la fois la caricature, tant ses représentants investissent cyniquement leurs surplus dans des opérations immobilières aux styles architecturaux fondamentalement désincarnés.

L’Architecture était encore utilisée il y a peu avant tout comme un langage, élaboré par une caste d’Initiés pour servir ses intérêts, une technique de signes qui rappellent à ses observateurs le rang déterminé qu’ils occupent au sein d’une société hiérarchisée et dont l’ordre, établi, serait immuable. Mais plutôt que de déchiffrer ce langage pour en permettre la compréhension par le plus grand nombre, les architectes ont entrepris de le vulgariser à la manière des designers industriels, c’est à dire en poursuivant l’objectif de distribuer de l’architecture comme produit, d’en faire commerce, à la plus grande échelle possible.

Et pour cause : démolir, construire, rénover lourdement sont des luxes que la société de consommation a érigé en droits fondamentaux. Avec l’obligation de conformer nos bâtiments à des niveaux de performance énergétique qu’elle a elle-même fixé, elle est parvenue à rendre ces moyens incontournables. Or, en choisissant de nous faire ainsi redoubler d’efforts, la société amplifie en réalité les torts contre lesquels elle prétend lutter : les conséquences de sa frénésie extractive ne s’atténueront clairement pas à grands coups de « toujours plus de » (pétrole, charbon, bois, sable, chaux, argile, … bref, d’architecture, de technologie).

Notre toute puissance individuelle de consommateurs lambda est purement virtuelle. Elle repose sur une croyance selon laquelle nous disposerions de ressources illimitées, aussi faciles à débiter que ne le sont les litres d’essence à la pompe ou les billets au distributeur, quand notre compte est alimenté. Mais pendant ce temps, ceux de la Planète et du reste du monde s’épuisent et seront bientôt réglés, selon le principe logique des vases communicants. Notre consommation implique de produire, produire implique de détruire et de polluer, dépolluer et reconstruire impliquent de consommer, et le nœud coulant est bouclé.

A l’évidence, la transition d’un capitalisme écocidaire à un capitalisme vertueux n’aura pas lieu. Il faudrait se débarrasser de cette compulsion à produire des richesses (et des signes extérieurs qui vont avec) qu’est le Capitalisme lui-même, et tourner le dos à ce système vicieux qui voit dans la production de déchets un indicateur de bonne santé économique. Mais l’abandonner implique de se défaire de l’illusion du confort à long terme dans laquelle il nous a enrobés. La solution aux problèmes de pénurie et de pollution qui menacent notre survie consiste à décroître, à satisfaire nos besoins plutôt que nos envies, à en faire moins.

Plus facile à dire qu’à faire ? Selon moi, la façon la plus efficace d’y parvenir est de se borner à ne recourir autant que possible qu’à nos propres ressources et à nos propres moyens. Et la raison en est simple : c’est que, pour la majorité d’entre nous, ils sont limités. Faire nous-même, avec ce qu’on a déjà, ce qu’on trouve, ce qu’on chine et qu’on s’échange, c’est la meilleure garantie que nous ayons de nuire le moins possible à l’environnement, et donc d’agir plus « écologiquement ». Somme toute, limiter les conséquences du problème que les Capitalistes ont généré implique, sans surprise, de leur infliger un manque à gagner.

Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, depuis quelques temps, de grandes entreprises se font passer pour des chantres du réemploi et de la seconde main, sans dire qu’elles y trouvent avant tout un moyen de redorer leur image et de défiscaliser l’essentiel des profits qu’elles ont réalisé sur le marché du superflu et du prêt-à-jeter. Les classes dominantes ont en effet toujours puisé dans la contre-culture des éléments à récupérer, à raccommoder à leur sauce, de sorte, non pas à l’imiter ou à en vanter les mérites, mais à la maintenir à la marge, à affecter son potentiel de subversion. Ne soyons pas dupes, c’est que nous avons vu juste.

Au regard des enjeux notre époque, faire de la recherche de l’esthétique un critère fondamental de qualité architecturale est carrément hors de propos. De même, viser l’objectif d’atteindre « toujours plus de » performance est totalement contre-productif sur le plan écologique. Quelle posture pertinente l’architecture pourrait-elle encore adopter ? Une architecture populaire, ou à populariser, se laisserait avant tout caractériser par l’intelligence, le pragmatisme, la capacité à faire d’une pierre deux coups, ou à ne rien faire du tout. Autrement dit, elle renouerait avec la culture du Bon Sens, au détriment du culte du Bon Goût.

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