REnversC : un pas vers la décroissance, deux pas en arrière

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Le 4 avril dernier, je me suis rendu à l’évènement de lancement du projet INTERREG « Rénovation Efficiente vers la Circularité », curieux de savoir comment l’institutionnalisation du principe de réemploi des matériaux dans le secteur du bâtiment pouvait se formaliser ou, pour le dire autrement, de savoir à quelle sauce « la Récup’ » allait être récupérée (désolé).

D’emblée, le philosophe Philippe SIMAY, à qui le discours inaugural avait été confié, rappelait que le réemploi était un « invariant » dans l’Histoire de la construction —les matériaux issus de bâtiments en ruines ayant toujours été réutilisés pour en ériger ou en transformer d’autres—, que c’était la norme, qu’il s’agissait d’un véritable réflexe, et qu’il nous faudrait le retrouver.

Et Damien VERRAVER, co-gérant de la ressourcerie1 RETRIVAL, de préciser : « Sur plus de la moitié de la planète, aujourd’hui encore, quand un mur tombe, on récupère les briques et on en reconstruit un autre. C’est bêtement une question de bon sens ». Entendons-nous : sinon à vivre et à penser hors sol, recourir au réemploi en 2025 n’a rien d’une innovation.

C’est dire si nous avons perdu de ce fameux bon sens collectif pour que l’Union Européenne en vienne à accorder du crédit, au propre comme au figuré, à des programmes de recherche étalés sur plusieurs années et dont l’objectif est clairement de réinventer l’eau chaude. Ce bon sens, vous devez vous en douter, on n’est pas prêts de le récu… recouvrer, pardon, recouvrer.

Pourtant le diagnostic posé par les intervenants qui se sont succédé sur scène avait du bon. La bonne centaine de convives a ainsi pu entendre, entre autres choses, quelques punchlines assez jubilatoires auxquelles je ne m’attendais pas :

1) « La construction neuve est une parenthèse de l’Histoire qu’il faut refermer » 

2) « Les matériaux biosourcés n’offrent pas la garantie d’une production vertueuse » 

3) « On ne résout pas un problème avec le mode de pensée de ceux qui l’ont engendré » 

4) « Il faut bifurquer d’une architecture de production vers une architecture de subsistance »

5) « En mobilisant ce qui a déjà été consommé, le réemploi est la logique de sobriété absolue »

Mais comme dans tout discours institutionnel, les mots ont un sens pour ceux qui les énoncent et il peut être très différent de celui perçu par ceux qui les reçoivent. Ainsi n’a-t-on pas tardé à comprendre que l’ambition du projet REnversC était d’augmenter le taux de réemploi dans le bâtiment de 1 à 2% actuellement à seulement 5%, dans le meilleur des cas.

En cause, différents « freins », dont certains d’ordre normatif. On pourrait croire qu’un matériau qui a « vécu » a donc manifestement fait ses preuves. Pourtant, il n’égalerait pas un matériau neuf en termes de performances : c’est en tout cas le point de vue des assureurs, incontournable dans un milieu où la garantie décennale sur les travaux livrés fait force de loi.

Ces « freins » sont aussi d’ordre culturel. Nous avons néanmoins pu bénéficier du retour d’expérience de certains « déconstructeurs pionniers ». Tous sont désormais convaincus de la nécessité impérieuse de démonter des bâtiments entiers —peu importe que ça prenne des années— pour aller en reconstruire d’autres ailleurs, ou parfois… au même endroit.

On peut s’interroger sur la pertinence de ces déménagements au regard des efforts consentis par les travailleurs et par la planète, par voie de conséquence. Interpellé par ma question à ce sujet, un architecte français affirmait que son premier réflexe était toujours d’envisager la « non-démolition » des bâtiments, avant d’y procéder quand même. Une chance.

Mon analyse

Vaut-il mieux (re)construire à neuf, ou rénover ? Faut-il utiliser des matériaux de réemploi, ou plutôt biosourcés ? Ces questions taraudent les particuliers qui savent de moins en moins sur quel pied danser. Irradiés par des considérations de spécialistes de l’écologie autoproclamés, d’aucuns sont aujourd’hui prêts à tout pour se rendre éligibles à l’octroi des primes qui leur permettront de se conformer à moindres frais aux réglementations DPE ou PEB.

Ils prétendent lutter contre le réchauffement climatique alors ils vous vendent des isolants d’origine naturelle comme d’autres vous vendent des voitures électriques ou des touillettes en bois. Prochainement, ils vous vendront des matériaux de réemploi, et vous croirez peut-être encore qu’une bonne conscience peut s’acheter. Mais intensifier la production industrielle, quelle qu’elle soit, ne permettra pas d’atteindre l’objectif zéro carbone, et encore moins d’ici 25 ans.

Vous pouvez par contre prendre des mesures qui bénéficieront directement à l’environnement, et d’autant plus rapidement que ces mesures consistent concrètement… à économiser votre argent. Il n’existe, selon moi, qu’une seule posture véritablement écologique, et c’est la sobriété. Or, la sobriété n’est pas affaire de formes, comme on cherche à vous le faire croire. Il s’agit plutôt d’une question de fond à laquelle on ne veut surtout pas que vous réfléchissiez.

Un sondage2 mené à petite échelle sur Facebook dernièrement me l’a laissé entendre : une majorité d’entre vous plébisciterait une approche décroissante de la rénovation si le choix leur était laissé. Mais il ne l’est pas, parce que les professionnels qui vous conseillent le font en tout premier lieu pour gagner leur vie : leur activité ne se doit pas seulement d’être viable, elle doit aussi être rentable, voire même lucrative.

Les honoraires d’un architecte sont généralement proportionnels au montant des travaux projetés par ses clients. Je crois qu’il faut inverser cette tendance au regard des enjeux actuels, et redonner ses lettres de noblesse à ce métier. Le redéfinir, aussi : la fonction d’un architecte raisonné consiste selon moi tant à élaborer des propositions qui font la synthèse des besoins (plutôt que des envies) des habitants, qu’à leur faire prendre la forme la plus adéquate possible dans l’espace, et pour en minimiser l’impact négatif, inévitable, sur l’environnement.


  1. Soit dit pour faire court et sans aucune volonté de réduire cette coopérative à finalité sociale à cette seule et simple notion. Pour plus d’informations quant à ce projet exemplaire : http://www.retrival.be ↩︎
  2. Voir notamment Rénovation pour les paresseux. URL : https://www.facebook.com/groups/1100694075195878/?ref=share ↩︎

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