Conformément aux directives européennes et à l’instar de bon nombre d’autres régions, la Wallonie s’est engagée à investir massivement dans la rénovation de son bâti en vue d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, et faire face au défi du réchauffement climatique.
Adopté en 2023, le Plan Air Climat Energie (PACE) prévoit de tendre en 25 ans vers le label PEB A décarboné en moyenne pour l’ensemble de son parc résidentiel, lequel compte, au bas mot, quelques 1.500.000 logements actuellement, chiffre encore en constante augmentation.
Jusqu’alors, la Région incitait les particuliers à s’inscrire dans cet élan en leur octroyant des primes à la rénovation. Mais jugeant leur rythme insuffisant, le PACE a prévu des mesures plus fortes : la rénovation de l’ensemble du parc immobilier va devenir une obligation légale.
Selon ses mots, le secteur du bâtiment représenterait 37% de la consommation d’énergie finale et 20% des émissions de gaz à effet de serre. En cause, à les croire : un parc majoritairement vieillissant, par ailleurs allègrement qualifié de passoire thermique à la moindre occasion.
Les chiffres parleraient d’eux-mêmes, aussi : 75% des logements wallons ont plus de 40 ans, près de la moitié en a plus de 100. Mais songez qu’un seul petit pourcent d’entre eux affiche aujourd’hui des performances énergétiques dignes du fameux PEB A qu’il faudrait généraliser.
Objectivement, il reste donc 25 ans à la Wallonie pour améliorer considérablement les performances énergétiques de 99% de ses logements : au mieux, en les rénovant ; au pire, en démolissant les moins efficaces thermiquement, et en en construisant de nouveaux.
Je pose une question : comment espère-t-on décemment diminuer de 90% nos émissions de CO2 par rapport au niveau de 1990 d’ici 2040 (alors qu’elles ont déjà augmenté de 65% depuis lors) si on s’évertue à intensifier encore l’activité de nos secteurs les plus polluants ?
Comme paradoxe, ça se pose là. Et pourtant, la doctrine à l’œuvre toute entière est fondée sur des biais, des croyances et des idées reçues de ce genre. Au travers de cet article, je vous propose que nous les pointions du doigt pour nous éviter de nous le mettre dans l’œil.
On compare des pommes avec des poires
Il faut d’abord dire que les données relatives à l’impact du secteur du bâtiment sont rendues inintelligibles : jamais on n’y distingue, par exemple, la part imputable à ses utilisateurs (qui les chauffent) de celle de ses producteurs (qui les construisent, ou les équipent).
A en croire des chiffres officiels épars1, les émissions relatives au chauffage résidentiel et celles des entreprises du bâtiment au sens large font pourtant jeu égal. Massifier l’effort de rénovation sans avoir préalablement décarboné la chaîne de production ne servirait donc… à rien.
On comprend mieux dès lors que le PACE mette l’accent sur la réduction de la consommation d’énergie finale (celle effectivement consommée par les usagers des bâtiments) en la découplant de la consommation d’énergie primaire, qui sert d’ailleurs d’indicateur principal à la méthode PEB.
La PEB omnipotente mais bien trop subjective
Largement décriée, la méthode PEB (l’équivalent du DPE en France) évalue la performance d’un bâtiment à partir d’une consommation théorique en énergie primaire, tenant compte du maintien de sa température à 18 degrés, jour et nuit, pendant la période de chauffe.
Des études ont montré qu’en ignorant leurs habitudes de vie ou les caractéristiques du bâti traditionnel, la PEB s’éloigne d’autant plus de la consommation réelle des usagers qu’elle attribue une note basse à leur logement, la faisant souvent passer du simple au double.
Ces études font ainsi l’hypothèse d’effets comportementaux : les usagers de logements « mal isolés » ne chaufferaient que leurs pièces de vie et abaisseraient leur standard de température, là où les autres tendraient à l’augmenter pour pouvoir vivre en t-shirt partout, tout le temps2.
Un défi mondial pas pris trop au sérieux
Chaque année voit poindre le jour du dépassement planétaire de plus en plus tôt au calendrier. Les effets du réchauffement climatique, à +1,3°C actuellement, sont déjà dévastateurs. Nous faisons partie des rares privilégiés, sur cette planète, qui ne font encore que les entrevoir.
L’heure devrait en être à appliquer un plan de survie pour l’Humanité, et non plus à l’envisager. A la place, les promoteurs du plan PACE y voient plutôt une opportunité industrielle : pérenniser le mode de vie occidental bourgeois en le faisant adopter par la force à toute la population.
Certes, en ne soutenant provisoirement plus l’effort de rénovation de ses bâtiments3, le Gouvernement wallon s’est discrédité et a déclenché une vague de panique parmi ceux qui, petits entrepreneurs durables les premiers, avaient choisi de former l’avant-garde de cette politique.
Mais quasiment dans le même temps, un taux réduit de la TVA à 6% sur les projets de démolition-reconstruction a été instauré et accueilli très positivement par la fédération de la construction. Les entreprises, même durables, ne devraient donc pas bouder trop longtemps.
L’opportunité est offerte aux citoyens pour un changement de cap
Vous êtes peut-être de ces particuliers, animés par la volonté de bien faire, à qui cette annonce a coupé les ailes en plein vol. Dépités, vous ne réaliserez pas les travaux qui devaient vous permettre de diminuer vos factures d’énergie et d’échapper aux trains de sanctions prévues.
Ou peut-être êtes-vous de ces citoyens que le chantage répugne, et qui n’entendent pas être mis en concurrence par des politiques publiques qui pénalisent la sobriété, et font du chauffage à tous les étages et des douches de 20 minutes un critère de haute qualité environnementale.
La performance d’une société à l’aune de l’effondrement devrait se mesurer à la capacité d’assurer au plus grand nombre la couverture de ses besoins primaires. Elle ne devrait pas lui laisser miroiter que la garantie du confort individuel constitue une posture soutenable, et encore moins une priorité.
L’urgence n’est pas à mettre des bâtiments centenaires sens dessus dessous pour gagner quelques pourcents de rendement sur une chaudière. Qu’on le veuille ou non, il va falloir réapprendre à n’en faire que le minimum nécessaire, et par nous-mêmes, autant que faire se peut.
Distinguer nos envies de nos besoins est une compétence qui s’acquiert et prend du temps. Or, ce temps, le Gouvernement wallon vous en fait cadeau, en quelque sorte. Vous le mettrez sans nul doute au profit de vos propres réflexions, auxquelles j’espère que cet article pourra contribuer.
Bibliographie de cet article :
- Ministère de la transition écologique et de la cohésion des territoires (2023). L’empreinte carbone de la chaîne de valeur cycle de vie du bâtiment : en 2019 et objectifs pour 2030 et 2050. Ecologie.gouv.fr URL : https://www.ecologie.gouv.fr/sites/default/files/documents/8-3-Empreinte-carbone.pdf (consulté le 27/03/2025) ↩︎
- Pierre Dauffenbach (2024, 8 mars). PEB : estimation théorique de la consommation d’énergie d’un logement. Quid de la réalité ? Consulté le 27/03/2025. URL : https://www.snpc-nems.be/news/articles/peb-estimation-theorique-de-la-consommation-d-energie-d-un-logement-quid-de-la-realite ↩︎
- La réforme des primes à la rénovation en Wallonie contrarie certains projets : « On va potentiellement devoir revendre la maison » (22 février 2025) RTBF. Consulté le 27 mars 2025. URL : https://www.rtbf.be/article/la-reforme-des-primes-a-la-renovation-en-wallonie-contrarie-certains-projets-on-va-potentiellement-devoir-revendre-la-maison-11508233. ↩︎